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LE VIRTUOSE FLAMBOYANT,

LA GLANZPERIOD 1840 - 1847

Pendant dix ans, Liszt va enflammer l’Europe, recueillant des succès délirants, dignes de ceux des pop ou rock stars d’aujourd’hui. On compte qu’il aura donné près de mille concerts, soit en moyenne un tous les deux ou trois jours. Il a sillonné toute l’Europe, du Portugal à la Finlande, de l’Irlande à la Turquie, en comptant bien sûr la France, l’Italie, l’Allemagne, la Russie … Le chemin de fer n’existant pas encore, tous ses déplacements se faisaient en diligence, dans des conditions de confort et même de sécurité précaires (il eut un poignet foulé lors d’un accident).

C’est donc une véritable « Lisztomania » qui a déferlé sur l’Europe : ce fut le délire en Hongrie (à Budapest on lui a remis un sabre d’honneur), à Berlin. Des centaines de personnes l’attendaient à son arrivée dans les villes et l’accompagnaient à son hôtel. Cela tournait au fétichisme : on voulait toucher ses vêtements, on recueillait les résidus de ses tasses de thé, les cendres de ses cigares (on raconte qu’une dame d’une cour princière en portait dans un médaillon sur la poitrine). On ne compte plus les décorations qu’il a reçues. Seules ombres au tableau : il a été sifflé une fois à Leipzig et les Anglais lui ont toujours réservé un accueil froid.

On lui doit une innovation : le « récital », c’est-à-dire le concert donné par un seul instrument. À son époque, le concert de musique classique était un interminable patchwork de morceaux d’orchestre, de piano, de violon, de musique de chambre, de chant … On ne jouait d’ailleurs pas toujours les œuvres en entier. Liszt a d’abord utilisé le mot de « soliloque », puis a emprunté à l’anglais le mot de « recital » qui signifie « narration ». Il a aussi inauguré le programme consacré à un unique compositeur.

Il a également systématisé d’autres pratiques : le programme joué entièrement de mémoire, sans partition. Le piano (à queue) placé de profil, alors qu’auparavant il était disposé la pointe vers le public. Ses détracteurs ont prétendu que c’était pour mettre en valeur son profil ! En fait c’est la meilleure position pour l’acoustique, puisque le son, réfléchi par le couvercle ouvert, est projeté vers le public. Et enfin, les concerts devant un public nombreux, jusqu’à plusieurs milliers de personnes.

 

Que jouait-il ?

Bien sûr il jouait ses œuvres : il avait des programmes spectaculaires qui se terminaient par un Grand Galop Chromatique qui mettait le public en délire. Mais il jouait aussi le répertoire, de Scarlatti à Schubert, Beethoven beaucoup, et aussi la musique de ses contemporains qu’il cherchait à promouvoir inlassablement : Chopin, Schumann …

Enfin on peut se demander pourquoi il avait accepté de mener cette vie éprouvante pendant ces dix ans, alors que, d’après son témoignage, il ressentait une certaine lassitude à être « le valet du public ». Trois réponses peuvent être apportées. La première c’est que c’était dans sa nature : il était fait pour la scène. La deuxième, c’est qu’il avait besoin de gagner de l’argent pour mener la grande vie avec Marie qui ne pouvait disposer de la fortune de son mari, compte tenu de leur situation. De savants calculs ont montré qu’il gagnait de 3 500 à 9 000 € par concert. Mais il donnait aussi beaucoup de concerts de bienfaisance. Mais surtout, la raison la plus profonde, c’est qu’il réalisait ainsi le premier but de son programme : « Faire de l’artiste un Roi ». C’est pourquoi il tenait tant à côtoyer les têtes couronnées et acceptait toutes les décorations. Mais il ne faisait preuve d’aucune flagornerie. En témoignent ses démêlés avec le tsar de Russie. Déjà celui-ci lui avait savoir « qu’il n’aimait ni ses longs cheveux, ni ses idées politiques ». Et un jour où Liszt donnait un récital devant la Cour à Saint-Pétersbourg, le tsar se met à parler avec son aide de camp. Liszt s’arrête de jouer. Le tsar : « pourquoi avez-vous interrompu votre jeu ? ». Liszt : « quand l’empereur parle, même la musique doit se taire ».

Au cours de ses tournées, il est bien sûr revenu en Hongrie et il a visité son village natal. Il en a profité pour retrouver ces tziganes qui l’avaient tant impressionné dans son enfance. Ils lui inspireront une série de Mélodies Hongroises qu’il remaniera plus tard et publiera sous le titre de Rhapsodies Hongroises en même temps qu’un volumineux ouvrage intitulé Des Bohémiens et de leur musique en Hongrie. Il voulait rendre hommage aux tziganes et à leur musique. Malheureusement ce ne fut pas le succès espéré, en raison d’un malentendu d’ordre ethnomusicologique : la confusion entre musique tzigane et musique hongroise, la même que fera Brahms avec ses Danses Hongroises. 

Une telle vie aventureuse n’est pas de nature à cimenter un couple, et les confits avec Marie seront fréquents. Même si Liszt a eu sûrement moins d’aventures qu’on lui en a prêtées, elles furent l’occasion de la rupture. « Je veux bien être votre maîtresse, mais pas une de vos maîtresses », lui dira Marie. La séparation ne fut pas particulièrement sereine et les tractations au sujet des enfants seront difficiles. Marie se vengera en écrivant un roman, Nélida, dans lequel elle met en scène un peintre qui perd l’inspiration lorsqu’il se sépare de sa compagne. L’avenir prouvera qu’elle s’était trompée !

Et cette vie flamboyante, cette période brillante (la « Glanzperiod », comme Liszt l’a qualifiée lui-même) prendra fin aussi soudainement qu’elle avait commencé. Liszt est en Ukraine où il donne un concert de bienfaisance. Par curiosité, il examine la liste des souscripteurs (c’était l’usage de souscrire aux concerts de bienfaisance) et il remarque qu’une personne anonyme a versé une somme très importante. Il charge son secrétaire de la retrouver et c’est ainsi qu’il fera la connaissance de la princesse Carolyne Sayn Wittgenstein qui deviendra sa deuxième compagne et qui le convaincra d’arrêter sa carrière de virtuose pour approfondir son art, et également… de l’épouser. À partir de ce moment, une fois donnés les quelques concerts pour lesquels il s’était engagé par contrat, il ne donnera plus jamais de concerts publics payants ; il ne se produira plus qu’en privé ou pour des actions de bienfaisance.

 Paul Hubert des Mesnards 

Extraits de Franz Liszt L'artiste Roi Collection Les Portraits Musicaux - Les éditions Marinières

Les deux ouvrages de référence, qui m’ont le plus inspiré, sont :

Serge Gut, Liszt (Éditions de Fallois, l’Âge d’Homme, 1989). Ouvrage très complet qui comporte une biographie et des développements très intéressants sur différents aspects de l’artiste et de ses œuvres.

Alan Walker, Franz Liszt, 2 tomes (Fayard, 1989). Une biographie très complète. Alan Walker est un grand spécialiste de Liszt, et, en plus de cet ouvrage, il a écrit de nombreux essais.

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