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L'engagement religieux, sa foi
Liszt et la religion
La religion, clef de toute la vie de Liszt, pourrait se résumer en trois citations :
« La folie et l’exaltation de la Croix, c’était là ma véritable vocation. »
« La musique doit s’enquérir du peuple et de Dieu ; aller de l’un à l’autre ; améliorer, moraliser, consoler l’homme, bénir et glorifier Dieu. »
« La vie n’est qu’un long et amer suicide, et la foi seule, mais une foi ardente, positive, celle qui transporte les montagnes, transforme ce suicide en sacrifice et résout ainsi lumineusement toute énigme, toute défaillance. »
1. L'importance du sujet : une œuvre religieuse considérable
Cette foi profonde, cet attachement à la Croix, Liszt n’a cessé de les exprimer dans son œuvre. Il est probablement l’ un des compositeurs de musique sacrée le plus prolifique du XIXᵉ siècle.
Crescendo Magazine classe ainsi ses œuvres religieuses.
D'abord, les œuvres proprement liturgiques, c'est-à-dire fondées sur la liturgie de l'Église et destinées à être entendues dans l'esprit d'une célébration plutôt que d'un concert. On y trouve notamment ses quatre messes, dont la Messe de Gran, ainsi que le Requiem pour voix d'hommes, cuivres et orgue.
Viennent ensuite les œuvres dites sacrées, entièrement inspirées par la religion mais ne respectant pas la liturgie et n'étant donc pas destinées au culte. C'est le cas de ses deux grands oratorios, Christus et La Légende de sainte Élisabeth, ainsi que de sa musique chorale sacrée qui, avec plus de soixante-dix titres, constitue l'un des domaines les plus importants de son activité créatrice.
Enfin, on peut citer les œuvres profanes profondément imprégnées de spiritualité, comme les Harmonies poétiques et religieuses, les Deux Légendes (Saint François d'Assise et Saint François de Paule), Sposalizio, le Magnificat de la Faust-Symphonie, la Dante-Symphonie ainsi qu'une quarantaine d'œuvres chorales.
2. Liszt et Dieu : un parcours spirituel
L'enfance joue un rôle essentiel. Ses parents, catholiques d'une foi profonde, contribuent fortement à la vocation religieuse que Liszt éprouvera jusqu'à la fin de sa vie, même si cette foi connaît des périodes d'intensité variable.
Son père avait lui-même connu une vocation religieuse. À l'âge de dix-huit ans, il entra comme novice dans un monastère franciscain, qu'il quitta deux ans plus tard.
Le jeune Franz souhaite lui aussi entrer dans les ordres une première fois, avant la mort de son père. Celui-ci l'en dissuade fermement :
« Tu appartiens à l'Art, non à l'Église. »
Deux ans plus tard, Franz renouvelle sa demande :
« La folie et l'exaltation de la Croix, c'était là ma véritable vocation…
Je l'ai ressentie jusqu'au plus profond du cœur dès l'âge de dix-sept ans, alors que je demandais avec larmes et supplications qu'on me permit d'entrer au séminaire de Paris… »
Son père est alors décédé. Sa mère, aidée de l'abbé Bardin, s'oppose à son projet. Nous sommes après son aventure sentimentale avec Caroline de Saint-Cricq. Dépressif, Liszt souhaite de nouveau entrer dans les ordres, mais sa mère et le curé de sa paroisse l'en dissuadent, estimant qu'« il doit servir Dieu et l'Église dans sa profession d'artiste, et non dans celle d'abbé ».
Au moment de la révolution des Trois glorieuses de 1830 - sa mère dira « c'est le canon qui l'a guéri »- il se remet véritablement à la musique. Il entreprend une Symphonie révolutionnaire, qu'il ne terminera jamais. Il fréquente Victor Hugo, à qui il donne des leçons de piano, Berlioz, dont il admire la Symphonie fantastique, mais aussi Lamartine, Vigny, Musset et tant d'autres. Il est désormais entré dans le tourbillon des salons parisiens.
C'est au cours de cette période que se forgent son ouverture d'esprit et sa générosité légendaire.
Il donne de nombreux concerts au profit des plus démunis et devient adepte du saint-simonisme, dont il apprécie plusieurs aspects : la justice sociale, l'élévation de l'humanité par l'art et la science, ainsi que l'amélioration des conditions de vie du peuple. N'oublions pas que le XIXᵉ siècle est celui des premiers socialismes. Karl Marx est exactement contemporain de Franz Liszt (1818-1883).
Il rencontre alors Félicité de Lamennais, prêtre progressiste et promoteur d'un catholicisme libéral, favorable à la séparation de l'Église et de l'État, à la liberté de l'enseignement, à celle de la presse et à une plus grande égalité entre les hommes et les femmes.
Liszt admire profondément ce prêtre. En 1834, alors que Marie est déjà dans sa vie, il séjourne pendant trois mois à la Chênaie, en Bretagne. Marie est prévenue :
« Eh ! mon Dieu, vous connaissez ce que j'appelle ma vie, qui n'est que le développement d'une idée ; cette idée, c'est Dieu. »
À Lamennais, il écrit encore :
« L'avenir du christianisme est en vous. »
Pourtant, le jeune Franz se détachera progressivement de ses idées pour devenir un catholique plus orthodoxe, sans jamais renier son amitié envers Lamennais qui sera excommunié mais auquel Liszt restera fidèle jusqu'à la fin de sa vie.
Enfin, Liszt est également attiré par la franc-maçonnerie.
S'il quitte finalement ces différents mouvements inspirés par des idéaux humanitaires et sociaux, ils laisseront une empreinte durable sur sa personnalité.
Il continue à visiter les pauvres, les démunis, les hôpitaux, les cimetières et les prisons. Il avoue éprouver une compassion presque maladive pour tous ceux qui souffrent.
Il écrit :
« La devise de mon patron, saint François de Paule, est "Caritas !" J'y resterai fidèle ma vie durant ! »
Au fur et à mesure de sa liaison avec Marie d'Agoult, il se détache progressivement du catholicisme orthodoxe.
Ainsi, en 1835, à l'âge de vingt-quatre ans, encouragé par Marie dans son libéralisme religieux, il écrit dans De l'avenir de la musique religieuse :
« L'Église catholique […] ne sachant qu'exclure et anathématiser là où il faudrait bénir et encourager, dépourvue du sentiment des besoins profonds qui travaillent les générations nouvelles […] s'est entièrement aliéné le respect et l'amour de la société actuelle. Le peuple, l'art, la vie se sont retirés d'elle ; et il semble que sa destinée soit de périr dans le délaissement et l'abandon. »
Du catholicisme libéral à l'orthodoxie catholique
Après sa rupture avec Marie d'Agoult, Liszt revient progressivement à un catholicisme plus affirmé, jusqu'à sa rencontre avec la princesse Carolyne Sayn-Wittgenstein, qui le remet littéralement sur le chemin du catholicisme traditionnel et fervent.
D'origine polonaise, Carolyne est une catholique ardente. Elle entraîne Liszt vers une dévotion plus profonde, même si leurs opinions ne coïncident pas toujours, loin de là.
À Rome, Carolyne demeure marquée par l'influence de Lamennais et se montre parfois moins conformiste que Liszt lui-même. Elle publie plusieurs ouvrages, notamment Des causes intérieures de la faiblesse extérieure de l'Église, vaste œuvre en vingt-quatre volumes que l'Église, après de longues hésitations et la mort de la princesse Carolyne, inscrit finalement à l'Index Librorum Prohibitorum.
En 1873, à propos d'un différend qui les oppose sur la foi et sur l'Église, Liszt lui écrit :
« Vous n'avez qu'à vous soumettre et obéir humblement ; car c'est le premier devoir des catholiques, sur lequel il n'y a ni à composer ni à broncher. »
Avec l'âge, Liszt devient donc un catholique plus conservateur et plus orthodoxe. Il opte pour une obéissance totale à l'Église et accepte sans réserve le principe de l'infaillibilité pontificale. Il écrit :
« Notre Église est si forte parce qu'elle exige l'obéissance complète. Nous devons obéir jusqu'à la pendaison. »
Sa foi a donc considérablement évolué depuis sa jeunesse parisienne.
Il est frappant de voir comment ce disciple de Lamennais et du saint-simonisme, adversaire des tyrannies et de l'obscurantisme, est devenu, avec les années, un catholique très orthodoxe, voire réactionnaire selon certains.
3. Liszt devient abbé
En 1861, Franz Liszt et Carolyne s'établissent à Rome après avoir quitté Weimar (voir biographie).
Poussé par la princesse, Liszt nourrit alors de grands espoirs de renouveler la musique liturgique de l'Église. Hélas, il connaîtra bien des déceptions.
La première est l'annulation de son mariage avec Carolyne, prévu le 22 octobre 1861 et annulé la veille par les autorités ecclésiastiques, qui souhaitent réexaminer le dossier d'annulation du premier mariage de la princesse.
Le cardinal Hohenlohe, frère du mari de la fille de Carolyne, s'était activement employé à empêcher ce mariage avec un « saltimbanque », selon le mot de Liszt lui-même, et à préserver la fortune de Carolyne au sein de la famille Wittgenstein.
En 1864, le mari de Carolyne meurt. Pourtant, il n'est désormais plus question de mariage. À la surprise générale, Liszt qui appartient déjà au Tiers-Ordre des franciscains depuis 1857, décide de recevoir les ordres mineurs le 25 avril 1865. Il est alors âgé de cinquante-quatre ans.
Il reçoit les quatre ordres mineurs, qui le maintiennent toutefois dans l'état laïc :
-
Portier : gardien de l'église, chargé de son entretien et de la sonnerie des cloches ;
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Lecteur : chargé de la lecture publique des Écritures et de l'ordonnance de l'office ;
-
Exorciste : chargé de lutter symboliquement contre les démons ;
-
Acolyte : servant de messe, assistant le prêtre, portant l'encensoir et les burettes .
Voici donc Liszt qui se fait désormais appeler l'abbé Liszt, alors qu'il ne possède guère plus de pouvoirs qu'un enfant de chœur. Il peut toujours se marier et n'est tenu ni au port de la soutane ni à celui de la tonsure, qu'il s'impose pourtant volontairement.
La transformation du « Don Juan » en abbé catholique stupéfie le public. On se moque de lui. Son cas devient de plus en plus croustillant et la presse à scandale s'en régale. Le héros auquel on prête tant d'aventures galantes, qui a séduit deux femmes mariées, est devenu abbé !
Lorsqu'on s'étonne de le voir porter la soutane, Liszt répond :
« Quand le moine est tout fait au dedans, pourquoi ne pas y approprier au dehors l'habit ? »
Pourtant, il ne souhaite jamais aller plus loin dans la hiérarchie ecclésiastique. Après sa formation au latin, suivie à Grottammare en Italie, il précise :
« Mais je n'entends nullement devenir moine dans le sens rigoureux du mot. La vocation m'a manqué à cet effet. »
En revanche, en 1879, il est nommé chanoine d'Albano sans avoir achevé une formation sacerdotale complète.
Quoi qu'il en soit, cette période italienne est particulièrement féconde sur le plan artistique. Liszt y compose, ou y achève, plusieurs de ses plus belles œuvres religieuses, notamment son grand oratorio Christus.
4. Le renouvellement de la musique d'Église (1862-1869)
En 1861, Liszt quitte Weimar pour rejoindre Carolyne à Rome. Il
souhaite poursuivre son œuvre de compositeur religieux et pense qu'à Rome il pourra enfin réaliser un projet qu'il porte dans son cœur depuis sa jeunesse : renouveler la musique liturgique catholique.
Dès 1834, à l'âge de vingt-trois ans, dans son texte De la musique religieuse, il dénonçait déjà avec une remarquable virulence la médiocrité de la musique d'Église de son époque :
« Entendez-vous ce beuglement stupide qui retentit sous la voûte des cathédrales ? Qu'est-ce que cela ? C'est la psalmodie barbare, pesante, ignoble des chantres de paroisse... Et l'orgue, l'orgue, ce pape des instruments ! L'entendez-vous maintenant se prostituer à des airs de vaudeville... Ô honte ! Ô scandale !... Quand chassera-t-on du lieu saint ces bandes de gueulards ivres ? Quand aurons-nous enfin de la musique religieuse ? »
On retrouve ici toute la fougue de ses vingt-trois ans.
Le succès remporté par sa première grande messe solennelle, la Messe de Gran, composée pour la consécration, en 1856, de la plus grande basilique de Hongrie — la basilique de Gran, aujourd'hui Esztergom — lui a donné des ailes. Cette messe qu’ il a priée plus que composée comme il l’ a dit, le renforce dans sa démarche et il va écrire au Pape:
« Si Sa Sainteté voulait plus tard donner suite à l'idée d'établir, pour ainsi dire, le canon du chant d'Église sur la base exclusive du chant grégorien, c'est une œuvre à laquelle je me dévouerai corps et âme. »
Le chant grégorien, chant sacré exécuté à l'unisson et a cappella sur des textes latins, est considéré par l'Église comme plus important que l'accompagnement musical lui-même, celui-ci se limitant éventuellement à l'orgue. C'est donc vers cette forme liturgique par excellence que Liszt souhaite revenir.
À Rome, on lui laisse croire que l'on n'attend que lui pour renouveler la musique d'Église. Il est reçu au Vatican, à Castel Gandolfo, et le pape Pie IX vient même lui rendre visite, entretenant ainsi son espoir d'une réforme prochaine.
Pie IX, d'abord considéré comme un pape libéral, est devenu un conservateur résolu. Il condamne toute forme de modernisme dans l'Église, proclame le dogme de l'Immaculée Conception, soutient celui de l'infaillibilité pontificale et ira jusqu'à justifier l'esclavage. Son pontificat, de trente-deux années, demeure le plus long de l'histoire.
Le pape possède cependant peu de culture musicale. Il apprécie surtout les pièces faciles. S'il rend visite à Liszt, c'est principalement pour l'entendre jouer et, pourrait-on dire aujourd'hui avec humour, faire un « karaoké » du XIXᵉ siècle. Ainsi, lorsque Pie IX lui demande de jouer Casta Diva, extrait de Norma de Bellini, afin de pouvoir chanter lui-même cet air, Liszt s’ y prête volontiers
Il lui dédie sa Missa choralis, que le pape ne fera pourtant jamais exécuter.
La relation demeure donc superficielle et sans véritable lendemain. Les promesses de réforme ne sont pas tenues. Liszt a le sentiment d'avoir été manipulé.
De plus, il doit faire face à l'opposition des cardinaux, attachés au baroque italien et peu disposés à modifier leurs habitudes.
Profondément déçu, il écrit :
« La musique ne compte guère dans l'Église ; elle y est la Cendrillon des beaux-arts. »
Voici donc notre abbé Liszt en soutane qui entre dans la dernière grande période de sa vie, celle qu'il appellera lui-même sa vie trifurquée, partagée entre Weimar, Budapest et Rome.
Il n'a obtenu du Vatican aucune des réformes qu'il espérait. Malgré sa proximité avec le pape, il ne réussit même pas à faire admettre les femmes dans les chœurs d'Église, où elles continuent d'être remplacées par des enfants.
Pourtant, il demeure un grand admirateur de Pie IX. Malgré les promesses non tenues, il accepte sans discussion toutes les décisions pontificales. Il conserve intacte sa foi, poursuit son œuvre de compositeur religieux et devient progressivement un adepte du cécilianisme. Sa musique se fait alors plus dépouillée et plus austère.
5. Le drame spirituel de Liszt
Un croyant fasciné par la mort
La foi n'a pas aidé Liszt à être heureux. Il demeure sujet à d'importantes phases dépressives, obsédé par la mort et souvent tenté par le suicide. Carolyne disait volontiers :
« Liszt d’ ailleurs, aime la mort. »
Sous une énergie remarquable avec des dons que beaucoup lui envient, -- n’ a t’ on pas dit que les fées s’ étaient penchées sur son berceau -- les ovations, les honneurs, les succès du pianiste virtuose comme ceux du compositeur — malgré de féroces détracteurs — se cache une profonde attirance pour la mort et la souffrance.
Il dira lui-même :
« Ma véritable nature, c'est la passion du martyre. »
Tout au long de sa vie, il écrit :
-
« Depuis mon enfance, mon sentiment de la vie a été triste et celui de la mort doux. »
-
« Mourir me paraît plus simple que vivre. »
-
« Dans mon adolescence, je me suis endormi souvent en espérant ne pas me réveiller. »
-
« La vie n'est qu'un long et amer suicide.
Il y a une ambivalence frappante. Celui qui répète sans cesse :
« Je mourrai l'âme attachée à la Croix »
s'interroge pourtant lui-même :
« Si j'affirme croire, comment se fait-il que la mort provoque en moi cette peur ? La mort ne devrait-elle pas m'apparaître comme la porte d'entrée de la vie éternelle ? Le lieu même du repos et de la paix promise ? »
Nous ne répondrons pas à sa place.
S'il ne s'est jamais suicidé, c'est, écrit-il, à cause du cinquième commandement :
« Encore une fois, je vous dirai que ma fatigue de vivre est extrême ; mais comme je crois que le cinquième commandement de Dieu, "Tu ne tueras point", concerne aussi le suicide, je continue d'exister. »
La plupart de ses œuvres, sacrées comme profanes, témoignent de cette obsession de la mort.
Pensons notamment à :
-
Pensées des morts ;
-
Totentanz (Danse macabre) ;
-
Funérailles ;
-
Héroïde funèbre ;
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Marche funèbre ;
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Les Morts ;
-
Du berceau à la tombe ;
-
les Trois Odes funèbres ;
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les Faust- et Dante-Symphonies ;
-
les Méphisto-Valses.
Aucun autre musicien du XIXᵉ siècle n'a sans doute consacré autant d'œuvres à la mort.
Un croyant déchiré
Sa foi ne lui apporte pas la paix intérieure. Bien au contraire, elle semble renforcer ses doutes et accentuer son déchirement.
Toute sa vie apparaît comme un terrible combat entre la foi, la chair et la musique.
Il écrit :
« Ma vie n'a été qu'un long égarement du sentiment de l'amour […] singulièrement mené par la musique — l'art divin et satanique à la fois ; plus que tous les autres, il nous induit en tentation. »
Cette lutte permanente entre l'amour, la religion et sa vocation de compositeur constitue son véritable drame.
Elle nourrit chez lui un profond sentiment d'échec, à la fois comme homme et comme artiste.
Il a le sentiment de n'avoir pleinement réussi dans aucun domaine : ni auprès de Dieu, puisqu'il n'est pas allé jusqu'au sacerdoce ; ni en amour :
« Je n'étais propre qu'à aimer — et je n'ai su que mal aimer. »
Ni même comme compositeur, tant il lui fut difficile d'imposer la modernité de son langage musical.
À cela s'ajoute un degré d'exigence exceptionnel qui le laisse rarement satisfait de ses propres œuvres.
Tout cela s'inscrit sur un fond permanent de culpabilité :
« Je continue d'exister avec la plus grande repentance et contrition d'avoir ostensiblement violé autrefois… le neuvième commandement. »
L'angoisse de la mort, du Jugement dernier et de la rencontre avec Dieu ne le quittera jamais.
Comme beaucoup de ses contemporains, Janka Wohl demeure frappée par ce qu' on appelle sa « foi du charbonnier ». Après la mort de Liszt, elle écrit :
« La philosophie allemande n'avait pas non plus de secrets pour Liszt, et je n'ai jamais pu comprendre comment le même cerveau pouvait être en si bons rapports avec tous les grands athées, déguster leurs argumentations en connaisseur et en gourmet, et avoir en même temps une foi aussi vive, aussi naïve, aussi profonde, la foi de quelque jeune villageoise qui ne sait pas lire. »
Liszt avait déjà donné sa réponse dans une lettre de 1855 adressée â à Carolyne :
« S'il était constaté que toutes les preuves métaphysiques à l'appui de l'existence de Dieu sont réduites à néant par les arguments de la philosophie, il en resterait toujours une absolument invincible : l'affirmation de Dieu par nos gémissements, le besoin que nous avons de lui, l'aspiration de nos âmes vers son amour. Cela me suffit, et je n'en demande pas davantage pour rester croyant jusqu'au dernier souffle de ma vie. »
