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Liszt, le voyageur cosmopolite / citoyen du monde
Le voyage, source d’inspiration
Franz Liszt ne cessa de parcourir l’Europe dès son enfance. Il eut de nombreux points d’ancrage, sans jamais se soucier d’être propriétaire, sauf lorsqu’il envisagea d’acquérir sa maison natale de Raiding, à la frontière austro-hongroise ; mais, velléitaire, il ne donna pas suite. Il n’eut donc que des ports d’attache temporaires : Weimar, Rome, Budapest. Il se vivait comme le « Zigeuner » de la Hongrie. En vieillissant, il séjourna de plus en plus souvent en Hongrie, se « magyarisant » davantage. Pour citer Serge Gut Liszt : « Il restera le tzigane, c’est-à-dire l’homme de partout et de nulle part, le sans-patrie éternellement errant. »
Voyageur polyglotte, Liszt avait le français pour première langue, celle dans laquelle il aimait écrire. Il parlait couramment l’allemand, sa langue maternelle, et possédait un bon niveau d’italien. Il lisait et s’exprimait également en anglais. Il avait acquis quelques bonnes notions de russe auprès de la princesse Carolyne et connaissait, bien sûr, quelques mots de hongrois, langue de son pays natal.
Il fut une éponge des différentes cultures, n’en méprisa aucune ; au contraire, il n’eut de cesse de les approfondir et de les assimiler pour devenir un personnage transnational, un Européen avant l’heure. Cette approche culturelle, intrinsèque au personnage, a nourri toute sa musique.
Voici ce qu’il écrivit en 1842 dans la préface de l’Album d’un voyageur :
« Ayant parcouru en ces derniers temps bien des pays nouveaux, bien des sites divers, bien des lieux consacrés par l’histoire et la poésie ; ayant senti que les aspects variés de la nature et les scènes qui s’y rattachent ne passaient pas devant les yeux comme de vagues images, mais qu’elles remuaient dans mon âme des émotions ; qu’il s’établissait entre elles et moi une relation vague mais immédiate, un rapport indéfini mais réel, une communication inexplicable mais certaine, j’ai essayé de rendre en musique quelques-unes de mes sensations les plus fortes, de mes plus vives perceptions. »
Le plus grand musicien voyageur du XIXᵉ siècle, Liszt recueille des informations dans tous les domaines, devient un musicographe et agit presque comme un ethnologue. Il organise soigneusement ses déplacements et se fait même fabriquer un petit piano de voyage qu’il peut emporter avec lui. Lui-même suscite les voyages des autres, puisqu’on viendra du monde entier pour l’écouter et profiter de ses leçons.
Enfin, n’oublions pas qu’il voyage dans le présent, mais aussi dans le passé, tant il s’intéresse aux cultures anciennes, en art comme en littérature. En musique, son intérêt va des chants grégoriens et de la Renaissance jusqu’aux œuvres des grands compositeurs récemment disparus, comme Beethoven et Schubert.
Liszt, l’infatigable nomade
Liszt quitte son petit village natal, Raiding, en Hongrie — à l’époque sous hégémonie de l’Empire austro-hongrois — pour parfaire ses talents de pianiste. Il s’installe d’abord à Vienne en 1822, à l’âge de onze ans, où il suit les cours de Czerny et de Salieri.
L’année suivante, son père l’arrache aux leçons de Czerny, au grand regret de ce dernier, pour se rendre à Paris en passant par l’Allemagne, avec de nombreux concerts à chaque étape. En 1824, il donne un concert triomphal à Paris, puis part en tournée en province, en Angleterre et en Suisse.
En 1833 a lieu sa rencontre avec Marie d’Agoult, puis la fuite en Suisse en 1835, où le couple se réfugie d’abord à Bâle puis à Genève. Ce séjour est la source d’inspiration de son cycle Album d’un voyageur, qui deviendra, remanié, les Années de pèlerinage I. Les paysages ont véritablement inspiré le compositeur.
Après un retour à Paris, en 1837, ils repartent pour une autre destination à la mode : l’Italie. Ses séjours au lac de Côme, à Florence, Rome, Naples et Venise lui inspirent les Années de pèlerinage II et III. Cette fois, ce sont surtout les beaux-arts qui nourrissent son inspiration.
Puis, en 1838, depuis Venise, en passant par Vienne, il vient en aide aux sinistrés des inondations du Danube à Budapest en donnant des concerts.
La série des grands concerts internationaux et triomphaux démarre alors. Il les enchaîne pendant la célèbre Glanzperiode, de 1839 à 1847.
La Glanzperiode peut se résumer à 100 000 kilomètres, 1 000 concerts en près de dix ans à travers l’Europe, de l’Irlande à la Russie, dans toutes sortes de lieux, des cours royales aux salles de village. Il triomphe partout : Grande-Bretagne, Pays-Bas, Belgique, France, Allemagne, Autriche, Portugal, Espagne, Hongrie, Roumanie, Russie. Il se produit même à Constantinople, aujourd’hui Istanbul, après sa rencontre, en 1847, avec Carolyne Sayn-Wittgenstein, princesse russo-polonaise qui le reçoit dans son domaine de Woronince, en Ukraine.
Avec le voyage dans l’Empire ottoman, destination dont il rêvait depuis longtemps, il finalise sa carrière d’estrade. C’est encore une destination à la mode et, à l’instigation de Lamartine, son ami auquel il ne cesse de se référer, il se met sur les pas de son Voyage en Orient.
« Je suis fatigué de l’Occident ; je voudrais respirer des parfums, me réchauffer au soleil, échanger la fumée du charbon de terre contre la douce fumée du narguilé. Bref, j’ai soif d’Orient ! »
Cet Orient le fascine et il espère y revenir.
Enfin, sa rencontre avec Carolyne Sayn-Wittgenstein change définitivement le cours de sa vie. Il souhaitait depuis longtemps arrêter son métier de concertiste, désirant « s’affranchir complètement de la servitude du public » pour se consacrer à la composition. Il va se sédentariser et s’installer à Weimar en 1847 comme Kapellmeister, où Carolyne le rejoint.
En 1861, déçu par son expérience weimarienne, il rejoint Carolyne qui, maltraitée dans cette petite cour archiducale, avait déjà quitté Weimar pour Rome.
En 1869, il commence sa vie trifurquée entre l’Italie, la Hongrie et l’Allemagne, sans compter ses nombreux déplacements dans les pays limitrophes comme la France, la Belgique, l’Angleterre ou le Luxembourg.
De plus, lorsqu’il était sur place, il ne cessait de bouger. Ainsi, à partir de Weimar, qui fut l’un de ses principaux points d’attache, il parcourut toutes les villes de Thuringe dès qu’il y avait de la musique à faire ou à entendre. Rappelons qu’il était Kapellmeister de l’archiduc de Saxe-Weimar-Eisenach ; à ce titre, il était « corvéable » sur tout le territoire, ce qui ne lui déplaisait pas.
Ainsi se multiplièrent ses « excursions musicales » à Erfurt, aujourd’hui capitale de la Thuringe, Meiningen, Iéna, Gotha, Altenburg, Eisenach, Sondershausen. Et puis, au-delà de la Thuringe : Munich, Vienne, Berlin, Dresde, Leipzig, Mannheim, Karlsruhe, Marbourg, bref aux quatre coins de l’Allemagne et de l’Autriche.
Quand on observe les périples accomplis au jour le jour, tels que Serge Gut les répertorie dans son livre Liszt, c’est hallucinant : comment trouvait-il le temps de composer ? Et la princesse Carolyne qui le traitait de fainéant ! N’oublions pas que la première voie ferrée reliant les principales villes ne fut réalisée qu’en 1846. Liszt était aussi un grand marcheur mais l’invention du train fut pour lui un immense soulagement et un inestimable confort, même s’il voyageait en classe économique.
Liszt, le citoyen du monde
Liszt écrivait à Carolyne Sayn-Wittgenstein :
« Pour moi, comme pour Humboldt, le patriotisme n’est qu’une forme très relative et tronquée du sentiment. En tant qu’artiste, j’ai peu de goût pour les cocardes, qui prêtent très aisément au cocasse et n’ont que faire dans les régions que nous hantons. »
Dans cette citation, tout est dit.
Tous ses voyages l’ont conduit à la transnationalité et, contrairement à Wagner, il ne fut jamais un nationaliste fondamentaliste, même s’il affirma, en vieillissant, son identité hongroise et son attachement à la Hongrie.
La fréquentation de tous les « grands » du XIXᵉ siècle, laïques et religieux, de toute l’intelligentsia de son époque, des artistes et des scientifiques, mais aussi des plus pauvres et des plus démunis, lui permit d’avoir une vision panoramique de la société et une réflexion profonde sur son temps. Il a nourri ainsi sa personnalité aux multiples facettes et enrichit son ouverture au monde.
Liszt l’utopiste a toujours rêvé d’un monde meilleur, plus juste, sans racisme et sans frontières. « L’étroitesse d’esprit et le racisme n’étaient pas de son monde. » A écrit Peter Raabe. C’ était plus qu’ un voyageur cosmopolite, c’ était un citoyen du monde.
Fin
