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Liszt humaniste et  humanitaire

"Sa bonté était inépuisable, on ne pouvait la lasser (…) Il faisait le bien parce qu'il en avait le besoin impérieux et son cœur, comme une église, était ouvert à toute l'humanité". Janka Wohl

Liszt fut humaniste par ses convictions, humanitaire par son engagement et caritatif par nombre de ses actions.

Humaniste, parce qu'il plaça l'être humain, sa dignité et son élévation au centre de ses préoccupations. Humanitaire, parce qu'il voulut mettre son art, sa notoriété et son influence au service des hommes et du progrès social. Caritatif, enfin, par les innombrables secours matériels qu'il apporta aux plus démunis, aux victimes de catastrophes, aux artistes et, plus généralement, à tous ceux que les circonstances plaçaient dans le besoin.

Ces trois dimensions sont indissociables chez Liszt. Elles trouvent leurs racines dans sa foi chrétienne, mais aussi dans les grands courants humanistes et sociaux qui marquèrent sa jeunesse : saint-simonisme, catholicisme libéral de Lamennais, puis franc-maçonnerie. Elles furent enfin nourries par une compassion particulièrement aiguë envers la souffrance humaine.

Tout au long de sa vie, Liszt mit ainsi son art, sa célébrité, son argent et, plus tard, son temps et son enseignement au service des autres.

Une générosité qui traverse toute sa vie

Chez Liszt, la charité prit des formes diverses selon les périodes de sa vie et selon ce qu'il avait à donner.

Il y eut d'abord le virtuose fortuné, dont la générosité fut alimentée par les gains considérables de ses grands concerts ; puis le compositeur installé à Weimar, qui mit son influence et son génie au service d'autres musiciens ; enfin le pédagogue qui consacra gratuitement une part importante de son temps à ses élèves.

Ces différentes formes de générosité, loin de se succéder de manière étanche, ne cessèrent de s'entremêler.

Liszt résumait lui-même cet engagement par une formule :

« La devise de mon patron, saint François de Paule, est “Caritas !” J'y resterai fidèle ma vie durant ! »

Sa fille aînée Blandine nous en livre, en mai 1858, un portrait particulièrement touchant :

« Mon père non seulement a la beauté, le génie, l'esprit, mais il a une bonté qui à elle seule est plus grande que tous ses autres dons réunis. Il a un cœur immense, il ne peut souffrir le mal autour de lui [...] jamais une pensée mesquine, égoïste, n'entre dans son cerveau, et il faut l'avoir vu pour le comprendre. »

Aux sources de son humanisme

Plusieurs influences permettent de comprendre cette vocation humaniste et humanitaire.

La foi et l'éducation chrétienne

La première tient à l'éducation profondément religieuse qu'il reçut de ses parents et particulièrement à la foi de son père, Adam Liszt, qui avait lui-même envisagé la vie religieuse.

Les aspirations spirituelles de Franz apparurent très tôt. Il fut tenté à plusieurs reprises d'entrer dans les ordres et, bien plus tard, se rapprocha encore davantage de l'Église.

La charité chrétienne constitue donc l'un des fils conducteurs de son existence.

Les idées sociales de son temps

À cette éducation religieuse vint s'ajouter, dans les années 1830, l'influence des idées progressistes qui circulaient dans les milieux intellectuels parisiens fréquentés par le jeune Liszt.

Le saint-simonisme prônait notamment l'amélioration morale, physique et intellectuelle des classes les plus nombreuses et les plus pauvres, ainsi qu'une société fondée davantage sur les capacités et les œuvres que sur les privilèges de naissance.

Liszt ne pouvait rester insensible à ces idées d'égalité, de progrès et d'élévation de l'humanité par l'art et les sciences.

Dans le même mouvement, il se rapprocha du catholicisme libéral de l'abbé Lamennais. Celui-ci contribua à lui faire prendre conscience que son art, par sa capacité à émouvoir les foules, pouvait dépasser le simple divertissement : la musique pouvait devenir un instrument d'élévation humaine et sociale.

À ces influences s'ajouta son passage dans la franc-maçonnerie au début des années 1840. Les idéaux de concorde, de tolérance, de fraternité et de perfectionnement de l'homme ne pouvaient que le séduire.

Liszt s'éloigna progressivement de certains de ces mouvements et évolua vers un catholicisme plus orthodoxe. Il ne renia cependant jamais les idéaux de fraternité et de progrès humain qui l'avaient profondément marqué dans sa jeunesse.

Une compassion presque viscérale

Une troisième raison, plus intime, tient à sa profonde empathie pour toute la misère du monde et à son ressenti aigu de la douleur d’exister, la sienne comme celle des autres. Le constat que la vie est souffrance engendre chez lui scepticisme et dépression, à tel point que la mort devient presque enviable. C’est ce qu’il exprime dans cette lettre à son gendre Émile Ollivier, à l’occasion de la naissance de sa fille :« Vous savez quel triste sentiment m’inspirent les enfants : leur avenir est exposé à tant de chances contraires ! L’existence humaine est si pleine d’amertumes et de déceptions, que je ne saurais plus me réjouir beaucoup de la venue au monde d’un petit être, sujet de toutes nos infirmités, malheurs et folies. Par contre, je ne m’afflige pas à l’excès de la mort de ceux que j’ai connus. Je trouve même leur sort enviable, car ils n’ont plus à supporter le dur joug de la vie et de la responsabilité qu’elle implique. » Cette empathie, cette compassion envers les plus défavorisés, se retrouvent tout au long de sa vie, dans ses actes comme dans ses écrits. Il l’affirme lui-même : « Le seul sens actif et très vivace que je conserve est celui de la compassion, avec les vibrations intenses des douleurs humaines. Parfois, à de courts moments, je ressens celles des malades dans les hôpitaux, des blessés à la guerre, et même celles des condamnés aux tortures ou à la mort. »

De l'humanisme à l'action humanitaire

Le mot « humanitaire » doit ici être compris dans le sens large que lui donnait le XIXᵉ siècle : ce qui concourt au progrès de l'humanité et à l'amélioration de la condition humaine.

Chez Liszt, l'artiste ne doit donc pas vivre isolé de la société. Il possède une responsabilité envers elle.

Dès 1835, dans ses textes consacrés à De la situation des artistes et de leur condition dans la société, il affirme cette mission sociale de l'artiste.

Il écrit notamment :

« La musique doit s'enquérir du PEUPLE et de DIEU ; aller de l'un à l'autre ; améliorer, moraliser, consoler l'homme, bénir et glorifier Dieu. »

Il appelle même de ses vœux une musique nouvelle, « qu'à défaut d'autre nom nous appellerons humanitaire ».

Cette expression est essentielle : chez Liszt, l'humanitaire ne se réduit donc pas à la charité. Il constitue une conception de la fonction même de l'artiste dans la société.

En quoi son engagement se distingue-t-il ?

La générosité de Liszt fut-elle véritablement originale dans un siècle où la charité et l'humanitaire  constituaient un devoir de toute bonne famille et contribuait à la dignité du rang ? La question mérite d’être posée. Le philanthropisme des milieux les plus éclairés, de même que les doctrines proto-sociales comme celles des saint-simoniens, avaient largement fait leur œuvre. La plupart des musiciens de l’époque se devaient de donner des concerts de charité, soit en prévoyant la gratuité de certaines représentations pour les plus démunis, soit en reversant les recettes à l’une des multiples causes soutenues alors. Lorsque les musiciens oubliaient de s’en charger, ou ne le pouvaient pas, les organisateurs de concerts prenaient le relais et désignaient les bénéficiaires.

Ainsi, nombre de musiciens proches de Liszt — Berlioz, Mendelssohn, Meyerbeer, Habeneck, Thalberg, puis plus tard Saint-Saëns, Fauré, ainsi que des chefs d’orchestre comme Pasdeloup, bientôt suivi par Colonne et Lamoureux — prévoyaient eux aussi des concerts de charité. Tous considéraient, comme Liszt, qu’il fallait démocratiser l’accès à la musique, facteur d’amélioration sociale du peuple.

 Liszt n’ inventa donc pas le concert de charité mais il fut sans doute le plus visible, en raison de l’immense succès qui fut le sien pendant la Glanzperiode. Cette célébrité lui permit d’être encore plus généreux que beaucoup d’autres, même s’il ne souhaitait nullement étaler ses actes de charité.

Le secours aux victimes : les inondations du Danube

L'un des épisodes les plus célèbres se déroule en 1838.

À l'annonce des terribles inondations du Danube qui ravagèrent Pest, Liszt, alors à Venise, fut profondément bouleversé. Il se rendit à Vienne et organisa une série de concerts dont une partie importante des recettes fut destinée aux sinistrés.

Sa célébrité devenait ainsi un moyen d'action : le virtuose mettait son talent au service d'une cause dépassant sa propre carrière.

Cet épisode constitue sans doute l'un des exemples les plus évidents de ce que nous appellerions aujourd'hui une action humanitaire.

Liszt et les canuts de Lyon

Un autre exemple, tout aussi connu des lisztiens, concerne l’empathie qu’il manifesta envers les canuts de Lyon

Lors de ses séjours à Lyon, Liszt fut frappé par les conditions de vie des ouvriers et dénonça le contraste entre leur misère et le luxe qu'ils contribuaient eux-mêmes à produire. « Tous entassés dans des réduits infects, enviant ceux d’entre eux qui, pour un insuffisant salaire, travaillent à parer l’opulence et l’oisiveté…

La question sociale rejoignait ici directement son humanisme.

Plusieurs ouvriers y avaient mené une insurrection et y avaient trouvé la mort ; Lamennais, chez qui Liszt séjournait alors, le sensibilisa à leur sort. De là vient l’épigraphe choisie par Liszt pour son œuvre Lyon, dédiée à ces ouvriers :

« Vivre en travaillant ou mourir en combattant »

Liszt et la défense des musiciens

L'engagement humanitaire de Liszt ne s'exerça pas seulement en faveur des pauvres ou des victimes de catastrophes. Il prit également la forme d'un combat durable en faveur des artistes eux-mêmes.

  • Défendre la dignité de l'artiste

Dans De la situation des artistes et de leur condition dans la société, Liszt dénonce la condition subalterne réservée aux musiciens.

Il réclame pour eux une véritable dignité sociale et résume leur situation d'une formule :

« Plus ou moins ouvertement, plus ou moins profondément, tous souffrent. »

À ses yeux, l'artiste ne doit plus être considéré comme un simple domestique chargé de divertir les puissants. Il possède une mission morale et sociale.

La défense des musiciens devient ainsi une autre expression de son humanisme.

  • Soutenir les compositeurs

Liszt mit également son immense talent de pianiste au service de la musique des autres.

Grâce à ses transcriptions, paraphrases, concerts et activités de chef d'orchestre, il contribua à faire connaître aussi bien les maîtres du passé que de nombreux compositeurs de son temps.

Berlioz, Wagner, Schumann, Grieg, Smetana, Saint-Saëns et plusieurs compositeurs russes bénéficièrent, sous des formes diverses, de son intérêt, de son influence ou de son soutien.

Il aida certains financièrement, recommanda d'autres, dirigea leurs œuvres ou les fit programmer. À Weimar notamment, sa position lui permit de défendre avec énergie la musique nouvelle.

Il participa également activement à la souscription destinée à l'édification du monument Beethoven à Bonn.

Sa générosité ne consistait donc pas seulement à donner de l'argent : Liszt donnait aussi sa réputation, son réseau et son influence.

Le pédagogue : donner son temps

Avec les années, alors que sa situation financière était moins brillante que pendant la Glanzperiode, une autre forme de générosité prit une importance croissante : l'enseignement.

Liszt accueillit autour de lui un nombre considérable de jeunes pianistes et musiciens. Ses classes de maître furent généralement gratuites.

Il ne donnait plus seulement de l'argent : il donnait son temps, son expérience et son savoir.

Cette évolution résume assez bien les différentes formes prises par sa générosité au cours de son existence. Le virtuose avait partagé le produit de ses concerts ; le compositeur avait mis son influence au service de ses confrères ; le vieux maître transmit gratuitement ce qu'il avait appris pendant toute une vie.

Humaniste, humanitaire et caritatif

Humaniste, il le fut par sa conception de l'homme, par son souci de dignité et de progrès et par sa conviction que l'art devait contribuer à l'élévation de l'humanité.

Humanitaire, il le fut au sens même que ce mot pouvait prendre dans son siècle et qu'il employa lui-même : l'artiste possède une responsabilité sociale et doit mettre son talent au service des hommes.

Caritatif, il le fut enfin par ses actes : concerts de bienfaisance, dons, secours aux victimes, soutien matériel aux musiciens, aide aux plus pauvres et enseignement gratuit.

Au-dessus de ces trois dimensions apparaît peut-être le terme qui les réunit le mieux : philanthrope, au sens premier de celui qui aime les hommes et cherche à améliorer leur sort.

Chez Liszt, cependant, cette philanthropie présente une particularité : elle est inséparable de sa conception de l'art.

Servir la musique et servir les hommes relevaient finalement, pour lui, d'une même mission.

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Sources, voir menu Connaître Franz Liszt/bibliographie 

Et plus particulièrement : 

Galliari, Alain, Franz Liszt et l’espérance du Bon Larron, Paris, Fayard, 2011.

Clément, Jean-Yves, Franz Liszt ou la dispersion magnifique, Arles, Actes Sud/Classica, 2011.

Moysan, Bruno, Liszt, virtuose subversif, Lyon, Symétrie, coll. « Perpetuum mobile ».

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