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Liszt pédagogue

Par Dre Diane Kolin, chanteuse, musicologue, pedagogue  Biographie Cliquez ici

Cette section distingue, dans ses grandes lignes, trois périodes de la vie de Liszt en tant qu’enseignant, ainsi que des récits et témoignages d’élèves.

 

Première période : de Paris à Genève

Liszt arriva à Paris en 1823 avec son père Adam Liszt. Après la mort de son père en 1827 (Liszt avait 16 ans), sa mère Anna le rejoignit à Paris. Liszt commença à y enseigner le piano pour payer leur loyer. Cette période l’a aidé à développer une technique d’enseignement, cherchant son propre style en tant qu’artiste. Il a vite été submergé de cours, acceptant trop d’élèves, oscillant entre déprime et état de santé précaire. 

Il est tombé amoureux d’une jeune élève appelée Caroline de Saint-Cricq. Leurs conditions sociales étaient trop éloignées : Liszt était un pauvre musicien et Caroline appartenait à la haute bourgeoisie. Le père de la jeune femme a mis Liszt à la porte quand il a appris la relation entre sa fille et Liszt. 

Il rencontra Marie d’Agoult en 1833. Ils déménagèrent ensemble à Genève. Liszt enseigna au conservatoire de Genève qui venait juste d’être fondé, jusqu’en 1836. A Genève, il prit une décision qui attisant la colère de ses collègues, celle de ne plus faire payer ses leçons. Il suivit ce principe jusqu’à la fin de sa vie.

S’il a développé des exercices au clavier, il n’a jamais placé la technique au premier plan. La technique était importante, mais il la plaçait derrière les sentiments qu’on met dans une interprétation. Pour Liszt, les deux étaient liés : les sentiments doivent être transmis au public lorsqu’on joue, ce qui passe d’abord par une bonne technique. Lorsque la technique est acquise, il faut donner quelque chose de sa personne. Il a toujours voulu jouer sur les nuances et chercher des correspondances avec d’autres arts, comme la poésie, la peinture et la sculpture, transposant ses émotions dans ses œuvres telles que Les Préludes ou Mazeppa, qu’on écoute également en poésie, d’où leur appellation de poèmes symphoniques.

Ce qu’on sait peu de Liszt, c’est qu’il était aussi auteur et musicologue. Il a écrit, entre autres, la première biographie de Chopin, un traité sur les bohémiens et leur musique, des articles dans des revues musicales, et des essais et livres à propos de la musique.

 

Deuxième période : Weimar

La seconde période d’enseignement de Liszt est emprunte de son inventivité. C’est encore une fois un aspect de Liszt dont on parle finalement assez peu : il a inventé beaucoup de premières choses en musique. A Londres en 1840, il avait inventé le récital, se mettant en avant en tant qu’interprète en tournant le piano pour que ses mains soient visibles par le public. La même année, il effectua sa première masterclass, enseignant en groupe pour que chaque élève puisse profiter de ses conseils. Entre 1847 et 1861, il révolutionna la manière de diriger les orchestres lorsqu’il est devenu Kapellmeister à Weimar. 

Il voulait porter un nouveau monde musical qui se reflétait dans sa pédagogie. Avec Wagner, Liszt représentait ce qu’on appelait la Nouvelle École Allemande, c’est-à-dire une transformation de ce que faisaient les compositeurs traditionnels en intégrant de nouveaux sons, des dissonances, qui pouvaient choquer les puristes, tout en respectant ses maîtres, les compositeurs du passé tel que Beethoven qui était partout dans la maison de Liszt. Son portrait a suivi Liszt toute sa vie. Il avait un profond respect pour ses collègues, même ceux qui n’appréciaient ou ne comprenaient pas ses compositions.

D’ailleurs son groupe d’élèves de cette période d’enseignement, tels que Peter Cornelius, Hans von Bülow ou Joachim Raff, étaient des élèves qui défendaient également la Nouvelle école de musique allemande. Ses cours comprenaient en permanence une quinzaine d’élèves. Il voyageait parfois avec ses élèves, ce qui lui permettait un équilibre entre sa vie personnelle, sa vie professionnelle et son activité de compositeur. C’est une période où il a beaucoup composé, et dirigé beaucoup de concerts. Ses élèves le suivaient et apprenaient. Liszt donnait ses cours là où il se trouvait.

Ses cours étaient gratuits. Lorsqu’il a enseigné au conservatoire de Genève, il a décrété qu’il n’y avait pas de raisons de faire payer de jeunes artistes sans le sou pour leur passion. Il a appliqué ce principe jusqu’à la fin de sa vie.

 

Troisième période : la vie trifurquée, Budapest, Rome, et Weimar

De 1861 à 1886, sa vie était partagée entre religion et musique. C’est une période passionnante, qu’on surnomme dans la littérature lisztienne sa « vie trifurquée » (une voie à trois branches) puisque son temps, ses activités et son enseignement étaient partagés en trois endroits : Budapest, Rome, et Weimar.

Rome était le lieu de pratique de la religion. Chez Liszt, il existait un rapport étroit entre la musique et la religion. Il est rentré dans les ordres et est devenu abbé en 1865, après quoi on l’a appelé l’Abbé Liszt. Il a été logé dans les appartements de la Villa d’Este, où les impressionnantes fontaines du jardin lui ont servi de source d’inspiration pour Les Jeux d’Eaux à la Villa d’Este. Il enseignait également là-bas.

Budapest représentait l’Académie Royale de Musique, qu’il a créée en 1875. Il en était le président. Il y enseignait et avait ses appartements dans les étages.​​​​​​​​​​​

A Weimar, il poursuivait ses masterclass. Ses élèves, qu’il appelait ses « enfants », venaient suivre des cours dans sa maison, nommée la maison du jardinier (la Hofgärtnerei), qu’on peut encore visiter aujourd’hui puisqu’il s’agit du Musée Liszt. La maison est petite mais on a presque l’impression que l’esprit de Liszt y est encore. On y ressent de l’émotion. Il recevait des élèves venant de partout dans le monde, d’origines très variées : il avait des élèves de la Russie, des Etats-Unis, du Canada et d’Europe. Lorsque ses élèves rentraient dans leurs pays d’origine, ils emportaient les partitions d’œuvres de Liszt, ce qui a vraiment permis une diffusion très large, mondiale, de ses œuvres.

Il y a de nombreux témoignages sur la manière dont Liszt travaillait avec ses élèves. Il était très ouvert, recevait et testait l’élève et le gardait s’il montrait des qualités humaines. Il y avait d’abord une audition, et si au piano l’élève montrait qu’il comprenait qu’il fallait qu’il y mette de sa personne, Liszt l’acceptait comme élève. Mais parfois ce n’était pas le cas, et lorsque l’élève était doué techniquement mais pas humainement, il lui disait qu’il n’avait pas sa place dans ces lieux et de retourner au conservatoire. Les cours étaient très vivants, pleins d’énergie. La pièce était toujours pleine, non seulement des élèves, mais aussi des auditeurs qu’il acceptait, des amis, et puis il était constamment à faire des activités ensemble avec ses élèves, même en dehors des cours, la vie sociale bâtait son plein, par exemple lors des « saucisses party » de son ami Carl Gille, pendant lesquels les élèves jouaient, ou les après-midis musicaux des sœurs Stahr. Weimar c’était plus que l’endroit de ses masterclasses, il créait des liens avec ses élèves, jusqu’à devenir une famille.

Il a continué à enseigner jusqu’à la fin de sa vie, malgré une santé déclinante et le manque d’argent. D’une part il ne faisait pas payer ses élèves, et d’autre part, il leur donnait parfois de l’argent. Lorsqu’il entendait parler de difficultés financières d’un ou d’une de ses élèves, il leur disait qu’il venait justement de recevoir une somme d’argent et leur glissait une enveloppe dans la poche. Il est allé jusqu’à faire livrer un piano qu’on lui avait offert chez une de ses élèves qui n’en avait pas.

La santé était un sujet très sensible chez Liszt. Il se voyait décliner, et ses élèves se faisaient du souci, mais il détestait parler de sa santé. Dans ses lettres, il se disait déprimé par ses problèmes de santé, il avait des problèmes de mobilité, de dents, de vue… Il devait d’ailleurs se faire opérer d’une cataracte en août 1886, mais il est décédé avant la date prévue. Ses élèves lui apportaient non seulement de la joie, mais aussi de l’aide lorsqu’il en avait besoin, que ce soit comme assistant lors de ses voyages ou comme secrétaire.

Son dernier voyage l’a amené sur les routes de Paris, le Luxembourg, et Bayreuth. Il ne voulait pas aller à Bayreuth, d’après ses confidences à des amis et élèves avant le voyage. Il était fatigué car il venait tout juste de rentrer d’un voyage très éprouvant en Angleterre en avril, puis après l’Angleterre il a continué sa tournée pour assister à des concerts et pour voir des amis ou de la famille, à Anvers, à Bruxelles, à Rome, brièvement à Paris, avant de rentrer à Weimar en mai 1886, épuisé.

Sa fille Cosima lui a rendu visite à Weimar. Il n’y avait pas d’amour de la fille pour le père. Elle a trouvé des arguments commerciaux pour le faire venir à Bayreuth, ayant besoin de faire de la publicité pour le festival de Bayreuth créé par Richard Wagner, qui était à la fois son ami et beau-fils, époux de Cosima. Après le décès de Wagner, le festival battant un peu de l’aile, Cosima a planifié le mariage de sa fille Daniella, la petite-fille préférée de Liszt, juste avant le festival, pour le forcer à venir se montrer. Il ne pouvait donc pas refuser de venir.

Il a donné ses derniers cours à la fin du mois de juin 1886, puis il s’est fait accompagner à la gare par ses élèves. Liszt est parti pour faire sa dernière tournée, accompagné d’un de ses meilleurs élèves, Bernhard Stavenhagen. Ils sont partis ensemble à Paris, puis au Luxembourg, et finalement à Bayreuth. 

Lorsque Wagner était encore en vie, lors de ses passages à Bayreuth, Liszt logeait à Wahnfried, le domicile des Wagner. Après le décès de Wagner, Cosima a décrété qu’il serait bien mieux seul dans un appartement non loin de Wahnfried, dans le cas où il souhaiterait recevoir ses amis ou ses élèves. En réalité, elle ne voulait pas d’une charge à gérer chez elle. L’ appartement en question était situé juste derrière Wahnfried, et est aujourd’hui un musée Liszt. Pendant le trajet, il a attrapé froid, puis son état s’est dégradé, et il est mort dans cet appartement, dans d’affreuses conditions, le 31 juillet 1886. Sa fille avait interdit tout accès à la maison à ses élèves, qui attendaient de ses nouvelles à l’extérieur. 

 

Liszt et ses élèves

Liszt a eu plus de 400 élèves, tout au long de sa carrière. La dernière période, de 1873 à 1886, est la plus documentée, car certains élèves ont écrit des journaux et des témoignages, tels que, entre autres, Amy Fay, Carl Lachmund, Walter Damrosch, Arthur Friedheim, Alexander Siloti, August Göllerich, et Lina Schmalhausen. 

 

Description d’une masterclass à Weimar

Les cours avaient lieu les lundis, mercredis et vendredis, de 15h30 à 18h. Les groupes d’étudiants étaient de taille variée, allant du petit groupe de quatre personnes à une salle pleine de 40 élèves.

La maison dans laquelle les masterclass avaient lieu, la maison du jardinier, la Hofgärtnerei, était assez petite et très simple. Le rez-de-chaussée était privatif, et à l’étage se trouvait un appartement circulaire. Les pièces communicantes incluaient la chambre de Liszt, avec un lit, un lavabo et une chaise, la salle à manger, et enfin la salle de musique, avec deux pianos, un Bechstein et un Ibach. 

Le Bechstein a été offert par le facteur de piano Carl Bechstein, qui était un des amis de Liszt. Le piano date de 1862, et a été restauré en 2020. Le célèbre piano droit Ibach, sur lequel Liszt a posé pour de nombreuses photos avec ses élèves, n'a été livré à la Hofgärtnerei qu'en avril 1885. Dans les premières années à Weimar, le piano droit était fourni par Höhne, un fabricant local de la ville.

Les élèves se rassemblaient en bas de l’immeuble, dans la cour, sous l’œil de Pauline Apel, la majordome de la maison. Sa maison se trouvait dans la cour, en face de la maison de Liszt. (Après le décès de Liszt, la Hofgärtnerei est devenu le Musée Liszt, et Pauline Appel la première gardienne du musée. Elle y est restée jusqu’à son décès en 1926, à l’âge de 88 ans.)

Les élèves attendaient que Liszt apparaisse à la fenêtre et leur fasse signe de monter. Il disait bonjour à chaque élève, avec un petit mot pour chacun. Il y avait aussi des auditeurs libres que Liszt autorisait à écouter depuis le salon.

Une fois à l’intérieur, les élèves posaient leurs partitions sur une petite table à droite du piano. Liszt choisissait une partition, mais jamais deux fois le même morceau. Il disait « Qui a amené ce morceau ? » L’élève s’asseyait alors au piano. Pendant que l’élève jouait, Liszt marchait entre la salle de musique et le salon. Tout en écoutant, il glissait quelques mots à l’oreille de l’un ou l’autre au passage, revenait près du piano, arrêtait l’élève, le faisait reprendre à un certain endroit, donnait ses commentaires. Il s’asseyait parfois pour jouer. Pour Liszt, l’important était ce que l’interprète avait à faire passer comme émotion dans son jeu.

Une masterclass durait environ 2 heures 30, après quoi il invitait parfois certains élèves favoris à rester plus longtemps, soit pour jouer, soit pour discuter, soit pour partager un repas. Ces élèves chanceux avaient droit aux confidences de leur professeur.

 

Le rôle d’élève au-delà de celui d’étudiant

Liszt a toujours eu un secrétaire ou une aide ou un majordome pour ses tâches quotidiennes. Il avait une routine assez bien faite dans la journée : il se levait très tôt, répondait au courrier, faisait une promenade, retournait se coucher, faisait des siestes dans la journée, pour pouvoir remplir ses autres activités d’enseignement et de composition.

En prenant de l’âge, il a eu besoin d’aide pour s’habiller, s’organiser. Même avec l’aide d’un valet de chambre, il lui fallait la présence de ses élèves, soit comme compagnon de voyage, soit pour le distraire lorsqu’il était malade. Il confiait ces tâches à ses élèves favoris, notamment dans les dernières années, entre 1883 et 1886. Il détestait parler de ses problèmes de santé, et détestait encore plus qu’on le voit malade. 

Liszt avait décidé que, parce qu’il était abbé, il ne devrait voyager qu’en 3e classe dans les trains, avec des conditions de voyages qui n’étaient pas vraiment optimales pour un homme de son âge, avec ses problèmes de mobilité, de dents, de vue, de dépression. C’était inconfortable, il y avait des courants d’air. Il avait les jambes qui enflaient, jusqu’au jour où il s’est retrouvé dans l’incapacité de marcher, demandant à ses élèves de le porter du train à la calèche. A la fin de sa vie, il ne se déplaçait jamais sans être accompagné d’un ou plusieurs élèves.

Être Lisztien n’était donc pas uniquement être un élève de Liszt venant prendre des cours de piano, cela signifiait aussi faire partie d’une famille créée par Liszt, ayant en quelque sorte remplacé sa propre famille – sa fille Cosima Wagner et presque tous ses petits-enfants (sauf Daniella) l’avaient abandonné. 

En juillet 1886, Liszt s’est rendu à Bayreuth à la demande de Cosima pour soutenir le festival créé par Wagner. Il est tombé malade lors de son voyage. Ses élèves sont venus lui tenir compagnie quand il était encore en état de tenir une conversation. Lorsqu’il a dû garder le lit, Cosima a fermé les portes de l’appartement, en interdisant l’accès à ses élèves. Mis à part son aide Miska, l’un des rares élèves ayant le droit d’entrée à l’appartement était Bernhard Stavenhagen, qui n’a pas réalisé à quel point l’état de mauvaise santé de son professeur était sérieux. Liszt est mort seul, abandonné de sa famille, ses élèves attendant de ses nouvelles è l’extérieur de la maison.

 

Quelques élèves de Liszt

 

Arthur Friedheim

Arthur Friedheim est né en octobre 1859 et est décédé en octobre 1932, à 73 ans. Ce pianiste et compositeur de concert d'origine russe a été l'un des principaux élèves de Liszt. Il a d’abord étudié avec Anton Rubinstein, qui lui a suggéré d’aller étudier avec Liszt, ce qui est étonnant car Liszt et Anton Rubinstein étaient rivaux.

Lorsqu’il est arrivé chez lui, Liszt n'aimait pas le jeu de Friedheim, bien qu'il reconnût l'individualité de son style. Liszt l’a finalement accepté comme élève en 1880. Plus qu’une relation élève-professeur, Friedheim est devenu son secrétaire, puis ils sont devenus amis.

Il a écrit un journal en anglais sur son expérience avec Liszt de 1880 à 1886, intitulé Life and Liszt, The Recollections of a Concert Pianist (Taplinger Publishing Co., Inc., New York, 1961).

 

Amy Fay

Contrairement à Friedheim qui est resté six ans auprès de Liszt, Amy Fay a étudié avec Liszt uniquement pendant 5 mois, de mai à septembre 1873. Cette rencontre a changé sa carrière. Ils sont devenus amis par la suite et se sont souvent écrit.

Amelia Muller Fay est née en mai 1844 et est décédée en novembre 1928, à 84 ans. C’était une pianiste de concert américaine, directrice de la New York Women's Philharmonic Society et chroniqueuse, connue surtout pour ses mémoires sur la scène musicale classique européenne. 

Élève de Theodor Kullak, Fay voyage en Europe pour étudier avec Franz Liszt. Ses lettres d'Allemagne, comprenant des descriptions de sa formation et des concerts auxquels elle a assisté, ont été publiées en 1880 sous le titre Music Study in Germany (McClurg & Company, Chicago).

 

Extrait :

Je passe un moment paradisiaque à Weimar, j'étudie avec Liszt, et parfois j'ai peine à me rendre compte que je suis au sommet de mon ambition, être son élève ! Il est tellement envahi par les gens que je pense que c'est étonnant qu'il soit courtois envers qui que ce soit, mais c'est l'homme le plus aimable que j'aie jamais connu, même s'il peut aussi être terrible, quand il le souhaite, et il sait comment mettre les gens à la porte dans le plus court laps de temps possible. Je vais chez lui trois fois par semaine. À la maison, Liszt ne porte pas son long manteau d'abbé, mais un manteau court, dans lequel il a l'air beaucoup plus artistique. Sa taille est remarquablement légère, mais sa tête est des plus imposantes. — Son appartement est si délicieux ! Tout a été meublé et mis en ordre pour lui par la Grande-Duchesse elle-même. Liszt se promène généralement, fume, marmonne (on ne peut jamais dire qu'il parle) et appelle l'un ou l'autre d'entre nous à jouer. De temps en temps, il s'assoit et joue lui-même là où un passage ne lui convient pas, et quand il est de bonne humeur, il fait tout le temps de petites plaisanteries. Son jeu a été pour moi une révélation complète et m'a donné une toute nouvelle vision de la musique. On ne peut concevoir, sans l'entendre, combien il est poétique, ni les mille nuances qu'il peut mettre dans les choses les plus simples, et il est également grand de tous côtés. Du zéphyr à la tempête, toute la gamme est également à sa disposition. (…) Vous ne pouvez jamais lui demander de jouer quelque chose pour vous, même si vous mourez d'envie de l'entendre. S'il est d'humeur, il jouera, sinon il faudra se contenter de quelques remarques.

(Traduction depuis l’anglais : Diane Kolin)

 

Emil von Sauer

Emil Georg Conrad von Sauer est né en octobre 1862 et est décédé en avril 1942, à 79 ans. Compositeur, pianiste, éditeur de partitions et professeur de piano allemand, il a été l'élève de Liszt, et est devenu un des concertistes les plus distingués de sa génération. 

Point à la fois amusant et troublant, un autre élève de Liszt, Martin Krause, a dit de von Sauer : « C’est l'héritier légitime de Liszt ; il a plus de son charme et de sa génialité que n'importe quel autre élève de Liszt ». Tout le monde n’était pas complètement d’accord avec cet avis, à commencer par Emil von Sauer, lui-même.

Il a d’abord étudié au Conservatoire de Moscou entre 1879 et 1881. Lors d'une visite en Italie en 1884, il rencontre la comtesse von Sayn-Wittgenstein, la compagne de Liszt, qui l’a chaudement recommandé. Sauer a ensuite étudié avec Liszt pendant deux ans. Cependant, pendant un certain temps, il ne se considérait pas comme un élève de Liszt. Dans une interview de 1895, il a même dit : « Il n'est pas correct de me considérer comme un élève de Liszt, même si je suis resté avec lui quelques mois. Il était alors très vieux et ne pouvait pas m'apprendre grand-chose. Mon professeur principal a été, sans aucun doute, Nicholas Rubinstein. » 

Mais dans ses dernières années, Emil von Sauer a changé d’opinion. Il a réalisé l'influence de Liszt sur lui-même et sur la musique en général.

Emil von Sauer a été un interprète régulier des œuvres de Franz Liszt pendant sa carrière. 

 

Auguste Göllerich

August Göllerich est né en juillet 1859 et décédé en mars 1923, à 63 ans. Pianiste, chef d'orchestre, professeur de musique et écrivain autrichien, il a d’abord étudié les mathématiques à l'Université de Vienne, comme le souhaitait son père. En 1882, il assiste au Festival de Bayreuth. Après la mort de son père en 1883, il se consacre entièrement à la musique, étudiant le piano à Vienne avec Toni Raab et la composition avec Anton Bruckner. Raab le présenta à Liszt en 1884, qui l'a accepté comme son élève. Il a reconnu le talent littéraire et pianistique de Göllerich, et il en a fait son secrétaire et compagnon de voyage lors de tournées de concerts en Allemagne, en Italie et en Russie. Il est resté que deux ans à ses côtés – deux années extrêmement importantes pour sa carrière. Après la mort de Liszt en 1886, il a travaillé comme critique musical à Vienne.

Dans son livre « Les masterclasses pour piano de Franz Liszt 1884-1886 » (titre original allemand : Franz Liszts Klavierunterricht von 1884 bis 1886: Aus den Tagebüchern von August Göllerich (Studien zur Musikgeschichte des 19. Jahrhunderts), Gustav Bosse Verlag KG, Kassel, 1975), il note scrupuleusement les dates des cours, les lieux des cours (Rome, Weimar ou Budapest) et pour chaque cours les interprètes et les répertoires (le fait qu’il ait été mathématicien de formation l’a poussé à être très rigoureux dans ses notes). Il marque les commentaires de Liszt qui sont parfois piquants.

 

Extraits :

(Göllerich indique toujours le compositeur, le titre de l’œuvre, et l’interprète)

 

Vendredi 19 juin 1885, 16h – Weimar

Liszt : Le triomphe funèbre du Tasse – Göllerich 

« Qui joue cet horrible morceau funéraire ? C'est absolument à condamner, car 'L'art est joyeux.' À la mesure 20, jouez immédiatement un crescendo très fort, plein et grandiose jusqu'au premier thème de la mesure 21, qui doit être joué strictement dans les temps mais pas trop lentement, avec de longs trémolos pleins, dans les basses. » À la phrase en la majeur de la mesure 41, il a dit : « Cela pourrait être pire. » Il a demandé que ce thème soit très soutenu et chanté, comme l'indique la partition. « Au thème du Tasse, commençant à la mesure 92, ne jouez pas les triolets de manière trop importante. » Il remarqua que c'était la seule section qu'il avait tirée du poème symphonique Le Tasse. « Tout culmine très rapidement, enflammé et puissant. A la fin, faites ressortir les cloches des mesures 228-231. » Le maître a ensuite joué lui-même plusieurs passages, notamment les passages à l'octave de la main gauche qui interrompent à trois reprises le développement du deuxième thème et qu'on est tenté de jouer agité. Il a fait remarquer qu'ici il souhaitait que cela ne soit ni agité ni ralenti. Il a ajouté : "Le compositeur de cette pièce (donc Liszt lui-même) est quelqu'un qui s'est évadé d'un asile avant d'avoir terminé ses études au conservatoire !" Le maître dirigeait avec enthousiasme la plupart des passages.

(Traduction de l’anglais : Diane Kolin)

 

Bach-Liszt : Fugue de six préludes et fugues pour orgue – Miss Fokke

Le maître a joué la plupart des passages. À la page 5 (quasi presto), il dit : "Là, toute la famille 'Bach' [24 enfants] grimpe dans les arbres." Il mit alors particulièrement l’emphase sur les mesures 3 à 6 et 9. Il joua magnifiquement le passage du bas de la page 8, qui commence par le sol dièse de la main droite. Puis il joua le thème de la fugue très doucement et indistinctement, en remarquant : « Ce n'était pas aussi facile de continuer qu'on le pense. » Il appelait les passages des pages 16 et 17 « le goûter du milieu de la matinée » et, sans regarder le clavier ni la musique, les jouait à merveille. A la fin, il dit : « À la fin de la pièce, j'écrirai une nécrologie pour le pauvre compositeur qui a été expulsé de deux conservatoires et qui est finalement mort dans un asile près de Bayreuth ! »

(Traduction de l’anglais : Diane Kolin)

 

Dans ce dernier extrait, Liszt parle de lui-même. Il a effectivement été expulsé de deux conservatoires, celui de Paris lorsqu’il était enfant, qui n’acceptait pas les élèves non français, et celui de Genève lorsqu’il a décidé d’y enseigner gratuitement. La réflexion sur Bayreuth est troublante car elle n’est pas loin de la réalité.

 

Frederic Lamond

Dans les années 1920 et 1930, Lamond a enregistré de nombreuses œuvres de Liszt et de Beethoven, y compris un enregistrement acoustique complet du Concerto « Empereur », ce qui était très rare à l’époque.

Frederic Archibald Lamond est né en 1868 et décédé en février 1948, à 80 ans. Pianiste et compositeur classique écossais, il a été l'avant-dernier élève survivant de Liszt, quelques mois avant son collègue portugais José Vianna da Motta.

En 1882, Lamond entre au Raff-Konservatorium, à Francfort. Il a étudié le violon, la composition et le piano. Ses professeurs de piano ont été Hans von Bülow, qui a été l’élève puis le beau-fils de Liszt, Clara Schumann, qui a été une amie de Liszt avant de mettre cette amitié de côté, et finalement Liszt. Lamond étudia avec Liszt à Weimar et Rome en 1885, et à Londres en 1886. 

En avril 1945, trois ans avant son décès, Lamond a réalisé une série d’enregistrements dans les studios de la BBC à Glasgow, parlant de son temps avec Franz Liszt. Cet entretien a ensuite été transformé en chapitre de livre, le chapitre 5 de ses mémoires, qui n’ont été publiées qu’après sa mort (The Memoirs of Frederic Lamond, William MacLellan, Glasgow, 1949). Le chapitre 5 décrit l'époque de Lamond en tant qu'élève de Franz Liszt en 1885-1886.

 

Bernhard Stavenhagen

Bernhard Stavenhagen est né en novembre 1862, et est décédé en décembre 1914 à 52 ans. Pianiste, compositeur et chef d'orchestre allemand, son style musical a été complètement influencé par Liszt, en tant que pianiste mais aussi en tant que chef d'orchestre. C’était un ardent défenseur de la nouvelle musique allemande. Il a étudié le piano à Berlin avec Theodor Kullak en 1874, puis est entré à l'université de musique de Berlin en 1878, ajoutant à son curriculum la composition. 

En 1885, Stavenhagen devint l'élève de Liszt à Weimar. Il gagna vite sa confiance et voyagea avec lui à Rome, Budapest, Paris, Londres et Bayreuth. Après la mort de Liszt en 1886, Stavenhagen entreprit une série de dix années de tournées de concerts de piano en Europe et en Amérique du Nord, comme l’avait fait Liszt à son âge.

Stavenhagen a enregistré des œuvres de Liszt grâce à une des premières techniques d’enregistrement sur rouleau de piano, qui enregistre le mouvement des touches en perçant un rouleau, qui pouvait ensuite être rejoué. Les rouleaux réalisés par deux élèves de Liszt, Stavenhagen et Alfred Reisenauer, portent l'inscription « tel que joué par le compositeur » ou « d'après des souvenirs personnels » – en d’autres termes, le plus proche possible de ce qu’ils ont appris avec Liszt, même si ce type d’enregistrement reste très statique.

 

Alexander Siloti

Alexander Ilitch Siloti, né en octobre 1863, décédé en décembre 1945, à 82 ans. Pianiste, chef d'orchestre et compositeur virtuose russe, il étudia le piano au Conservatoire de Moscou à partir de 1871, puis à partir de 1875 avec Nikolai Rubinstein, frère du célèbre Anton Rubinstein. Après l'obtention de son diplôme, Siloti partit pour Weimar grâce à une bourse pour poursuivre ses études avec Liszt, avec qui il étudia jusqu’à sa mort en 1886. Il a co-fondé le Liszt-Verein à Leipzig. Après la mort de Liszt, il retourna en Russie en 1887, devenant professeur de piano au Conservatoire de Moscou.

 

Note de l’auteure : ces éléments biographiques ont été présentés au cours de deux épisodes de l’émissions de radio « Dans les pas de Liszt » présenté sur Fréquence Protestante par Catherine Gras et Paul-Hubert des Mesnards, diffusés les 7 décembre 2024 et 9 janvier 2025. 

Lien vers les deux émissions  sur Liszt pédagogue 

Émission 1 Pour écouter Cliquez ici  

Émission 2 Pour écouter Cliquez ici 

 

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Louis Held Franz Liszt avec ses élèves à la Hofgätnerei à Weimar Photo Wikipedia

Frederic Lamond 1868-1948

Emil von Sauer 1862-1942

Amy Fay 1844 - 1928

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